Donald Winnicott — Restaurer l’espace du jeu sérieux
Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, a formulé une idée essentielle pour comprendre le développement humain :
nous ne nous développons pleinement que lorsque nous disposons d’un espace potentiel — un lieu suffisamment sûr pour explorer, jouer, créer, sans avoir à nous sur-adapter.
Transposée au monde de l’entreprise, cette idée éclaire un phénomène aujourd’hui omniprésent :
des leaders et des équipes qui fonctionnent, mais qui ne vivent plus vraiment.
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La fausse adaptation au travail
Dans de nombreuses organisations, les individus ne pensent plus.
Ils s’ajustent.
Ils se conforment aux attentes supposées,
encaissent les contraintes,
se modèlent sur des normes implicites.
Ils deviennent performants —
au prix d’une perte de créativité, de clarté et de vérité intérieure.
Winnicott appelle cela la fausse adaptation :
un mode d’être qui fonctionne, mais qui ne permet pas d’exister pleinement.
Quand l’entreprise rétrécit
Le risque pour une organisation est alors clair :
des collaborateurs impeccables mais absents d’eux-mêmes
des managers qui exécutent mais n’inventent plus
des dirigeants qui jouent un rôle au lieu d’incarner une vision
Ce n’est pas un problème de compétence.
C’est un problème d’espace.
Quand il n’y a plus d’espace pour penser,
l’entreprise rétrécit.
L’illusion du cadre total
Dans de nombreuses structures, tout est cadré.
L’intention est la maîtrise.
Mais quand l’espace se réduit, la créativité aussi.
Quand tout doit être “impeccable”, “juste du premier coup”,
rien de réellement neuf ne peut émerger.
Winnicott est très clair :
l’être humain ne crée pas sous surveillance.
Il crée dans un espace suffisamment sûr pour :
tenter
rater
ajuster
chercher
recommencer
Le souffle des équipes
Un leader qui ne peut pas respirer crée des équipes qui retiennent leur souffle.
Une équipe qui retient son souffle ne produit rien d’authentique.
Pour Winnicott, le cœur du développement humain repose sur un entre-deux fertile :
un espace entre soi et le monde,
où l’on peut être soi sans se perdre,
rencontrer l’autre sans se dissoudre,
inventer sans être menacé.
C’est cela, l’espace du jeu sérieux.
L’espace potentiel dans l’entreprise
Transposé au monde professionnel, l’espace potentiel prend des formes très concrètes :
un climat de sécurité relationnelle
un cadre clair mais non étouffant
un leadership qui ne juge pas trop vite
des réunions où l’on peut chercher avant de conclure
des décisions qui accueillent la complexité au lieu de la nier
C’est là que naissent :
les idées neuves
les décisions justes
les récits puissants
Sans espace, rien ne devient.
Trois leviers pour les dirigeants
1. Créer un cadre clair qui n’écrase pas
La structure ne doit pas être une cage.
Un cadre winnicottien contient sans contraindre.
Les règles sont là pour porter l’élan,
pas pour le réduire.
Question utile :
Qu’est-ce que ma structure permet réellement ?
Qu’est-ce qu’elle empêche sans raison ?
2. Réduire la fausse adaptation
La fausse adaptation est coûteuse.
Elle produit du conformisme au lieu de produire du sens.
Inviter la présence, c’est :
accueillir la parole imparfaite
encourager la nuance
légitimer les doutes
permettre l’humanité
Les collaborateurs cessent alors de “jouer” un rôle
pour entrer dans une relation réelle.
3. Réhabiliter le jeu sérieux
Winnicott disait :
« C’est en jouant que l’enfant devient créatif et découvre le soi. »
Les adultes aussi.
Le jeu n’est pas ludique.
Il est exploratoire.
Il permet :
d’examiner une idée sans la figer
de déplacer un problème autrement
de tester des scénarios
d’élaborer une vision commune
Les leaders qui permettent le jeu permettent l’intelligence collective.
Un leadership qui ouvre, plutôt qu’il n’impose
Une organisation n’avance pas parce qu’elle exige plus.
Elle avance lorsqu’elle offre un espace où l’on peut exister pleinement, penser autrement et créer sans peur.
Le rôle du leader change alors radicalement :
ce n’est plus celui qui impose
mais celui qui ouvre sur l’inédit
C’est dans cet espace que les entreprises redeviennent vivantes.
Et que les dirigeant·e·s retrouvent leur élan — sans se sur-adapter.
Cet article fait écho aux situations que je rencontre en accompagnement de dirigeants et d’équipes.